Visby – Paris
septembre 2005 – juin 2006

 

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Il attend. Il aime la lumière douce de cette matinée, ce léger souffle de vent, être là à regarder ce mur. Il n’est pas seul ici. Quelques jeunes discutent semblant vouloir que tout le monde les voit, les écoute, d’autres sont là, seuls. Deux vieilles dames sont assises sur un banc. Un homme debout, triture nerveusement le journal qu’il tient à la main. Une dame se tient un peu plus loin comme absente. Il se demande pourquoi il ne lui est pas possible d’engager la conversation avec une inconnue simplement parce qu’il en a l’envie. Le bus arrive. Les vieilles dames se lèvent à sa vue et se rapprochent de peur que tout ne se ligue contre elles, de peur qu’on ne les empêche de monter. Quelques jeunes se ruent vers l’entrée. Toujours les mêmes gestes. Mais lui aussi ne va-t-il pas se mettre dans la file, monter dans le bus, acheter un ticket, se chercher un siège, un peu stressé de ne pas arriver à en trouver un près de la fenêtre ? Pourtant il se sent comme détaché. Est-ce parce qu’il n’est pas chez lui ? Peut-être. Il se met dans la file, monte dans le bus, achète son ticket en demandant au chauffeur de bien vouloir lui indiquer l’endroit où il doit descendre puis se dirige dans l’allée en quête d’une place près d’une fenêtre et s’assoit. Le bus démarre. Tout se met à défiler, la ville, les champs. Il se laisse aller. Il aime être assis là. Il se sent étrangement libre, il peut regarder le paysage, être là à ne rien faire, laisser son esprit vagabonder. Il se sent bien. Mais que se passe-t-il ? Quelque chose aurait-il changé tout à coup ? C’est comme si tout se concentrait en ce moment précis, comme si tout était fait pour ce moment, il est émerveillé par les touches de vert dans les champs, ce vert… et ce champ labouré… il se sent presque trop bien soudainement, il voudrait pleurer, c’est tellement beau, est-elle là dans ce vert ? attendait-elle simplement qu’il soit assis dans ce bus ? là où il voulait être depuis… il n’arrive plus à détacher les yeux de ce vert mais non ! non ! il ne la laissera pas s’insinuer en lui, pas cette fois-ci, plus maintenant, il veut pouvoir regarder le paysage, aimer ce vert sans elle, sans toute cette tristesse, elle n’est pas la sienne, il est heureux d’être là, un mois plus tôt peut-être l’aurait-il laissé l’emporter cherchant lui-même à s’y enfoncer jusqu’à ne plus… Le bus s’arrête. Une jeune fille attend pour monter. Un jeune garçon assis à l’avant du bus semble lui aussi l’avoir aperçue et court s’installer à l’arrière comme si de la rencontrer eut été fatal. Elle monte. Le paysage défile de nouveau. Tout semble si simple. Il pourrait rester là des heures. Mais déjà le chauffeur annonce : « Slite ». Tous les jeunes descendent. Il les suit. A-t-il atterri au milieu de nulle part ? Non. Ce magasin en face de l’arrêt de bus en atteste. Il se voit dans cette ville flottant au milieu de nulle part, rattaché à la réalité par la seule intermédiaire de ce magasin, étrange sensation. Il se demande à quoi ressemble la mairie. Il fait quelques pas. Une jeune fille laisse s’envoler un papier. Il se précipite pour le ramasser, se dirige vers elle. Il a le temps de lire quelques mots avant de le lui tendre. Il croise son regard. Ses yeux. Comme si elle allait mourir d’ennui ou de tristesse, il ne saurait dire. Que pense-t-elle ? comment est-elle à l’intérieur ? crie-t-elle ? ou l’intérieur est-il le reflet de l’extérieur ? il voudrait lui dire quelque chose mais il est comme bloqué, ne sachant plus ce qu’il pense, ce qu’il doit faire. Une amie de la fille vient mettre fin à cet instant. Elles reprennent leur chemin. Quelque peu remué par cet échange silencieux, n’arrivant pas à oublier ces yeux, il se dirige vers l’école.

 

 

Il regarde ce chat dans ce jardin. Pourquoi a-t-il besoin d’inventer toutes ces choses ? à quoi cela sert-il ? pourquoi doit-il toujours tout mélanger ? où est la différence entre ce qu’il imagine et ce qu’il voit ? comment savoir ? oui savoir – lui – lui – comment est-ce possible ? a-t-il inventé toute sa vie ? que ressent-il réellement ? qu’est-ce qui est lui ? a-t-il jamais été lui ? mais s’il n’était pas lui qui était-il ? comment savoir s’il ne peut pas croire ce qu’il dit ? ce qu’il pense ? qui croire ? il doit bien y avoir quelque chose qu’il a vraiment pensé, ce doit être possible, il pense à ce moment même. Vraiment ? Stop ! Stop ! Il est là. Bien. Que s’est-il passé ? Où tout cela a-t-il commencé ? Ce matin. Il est arrivé ici, à Slite. En descendant du bus, il a ramassé ce papier qu’il a remis à la jeune fille. Qu’y a-t-il lu ? « Couverture d’un livre – format A5 – titre : Meurtre à Slite ». Sur le moment il n’y a pas vraiment prêté attention. Quelques heures plus tard, il est allé faire un tour dans la ville ou plus précisément, il est allé faire le tour de la cimenterie, immense mécanique posée là, donnant à l’atmosphère de la ville un ton particulier, quelque chose d’indéfinissable mais présent où que l’on se trouve. Peut-être est-ce de cette impression que tout est parti. En se promenant, il a repensé à ce titre : « Meurtre à Slite », se disant que cette ville était le lieu parfait pour une histoire de meurtre avec cette présence mystérieuse en fond d’intrigue. A partir de ce moment, il s’est mis à remarquer des détails, non ce n’est pas tout à fait cela, les choses lui ont semblé différentes, ont comme changé d’aspect, pris un autre relief. Cette voiture dans cette rue, la première qu’il voyait passer en dix minutes, mettant l’accent sur le vide, renforçant par là cette impression étrange qu’il s’était passé quelque chose. Les baies blanches sur le bord de la route, du poison, qui les aurait prises ? dans quel but ? est-ce pour le meurtre ? ou alors est-ce un indice que l’enquêteur trouvera plus tard ? Les arbustes rouges, du sang, quelqu’un avait été traîné dans des arbustes y laissant une longue trace rouge, ce quelqu’un a-t-il été tué à cet endroit ? ou a-t-il été transporté depuis un autre lieu ? en voiture ? Cette petite maison devant laquelle il se trouve maintenant. Il s’était dit qu’il était étrange qu’elle se trouve là, la parfaite maison pour un crime, une autre n’aurait pas été mieux. Les volets sont fermés, on dirait une maison de poupées avec ses deux petites fenêtres de chaque côté de sa petite porte, ce toît qui aurait pu être en chaume comme celui de la maison de la sorcière dans Hansel et Gretel, était-il vraiment en chaume ? en tout cas c’est comme cela qu’il s’en souvenait. Elle est posée dans un petit jardin aux dimensions parfaites entouré d’une barrière en bois peinte en blanc, oui tout était parfait, presque trop parfait. Les personnes kidnappées devaient être enfermées à l’intérieur, dans cette maison que personne ne soupçonnerait d’être le refuge d’un criminel, elles y étaient séquestrées depuis au moins un mois, avaient-elles été kidnappées ici ? ailleurs ? Puis ce chat dans ce jardin. Ce chat noir avec ses yeux jaunes. Il l’avait appelé. Le chat n’avait pas daigné bouger. Etait-il un indice, un guide pour l’enquêteur ? Il s’était demandé si cela n’était pas un peu cliché. Combien de fois avait-il entendu cette histoire de chat ? Mais la maison n’était-elle pas non plus complètement cliché ? Et les arbustes ? Et la voiture ? Tout cela n’était-il pas un peu bête ? Ne pouvait-il pas simplement marcher là et… et faire quoi ? penser à quelque chose de plus profond ? Oui, voilà comment il en était arrivé à se poser toutes ces questions, ou peut-être n’était-ce pas simplement cela. Peut-être étaient-elles là depuis plus longtemps, oui certainement, depuis bien plus longtemps. Et puis d’avoir inventé toutes ces choses ne l’a-t-il pas aidé à savoir ce qu’il pense maintenant ? A comprendre quelque chose ? N’est-il pas arrivé à quelque chose ? Voilà, quelque chose. Il ne sait pas encore ce que c’est mais cela ne fait rien. C’est là. Ce sera toujours là. Toujours. Il peut donc y arriver… Tout mène à quelque chose. Il peut toujours aller quelque part. Ce sera toujours là. Il se dirige vers le magasin. Toujours cette même impression d’être au milieu de nulle part raccroché par ce seul point au reste du monde. Le bus arrive. Il y monte.

mathilde delcambre – juin 2006

 

 

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