Tu n’as rien appris, sinon que la solitude n’apprend rien, que l’indifférence n’apprend rien : c’est un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger ; qu’entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mais tu es si peu de chose et le monde est un si grand mot : tu n’as jamais fait qu’errer dans une grande ville, que longer sur des kilomètres des façades, des devantures, des parcs et des quais.
Georges Perec, Un homme qui dort, p.140
j’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.
Arthur Rimbaud, Illuminations, p 219
PENSEES
penser, vivre, mer peu distincte ;
Moi – ça – tremble,
Infini incessamment qui tressaille.
Ombres de mondes infimes,
ombres d’ombres,
cendres d’ailes.
Pensées à la nage merveilleuse,
qui glissez en nous, entre nous, loin de nous,
loin de nous éclairer, loin de rien pénétrer ;
étrangères en nos maisons,
toujours à colporter,
poussières pour nous distraire et nous éparpiller
la vie.
Henri Michaux
DANS LA NUIT
Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
A la nuit sans limites
A la nuit.
Mienne, belle, mienne.
Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplit de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fumes, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil
Sous la nuit
La Nuit.
Henri Michaux
LE CONFITEOR DE L’ARTISTE
Que les fins de journée d’automne sont pénétrantes ! Ah ! pénétrantes jusqu’à la douleur ! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n’exclut pas l’intensité ; et il n’est pas de pointe plus acérée que celle de l’Infini.
Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l’azur ! une petite voile frissonnante à l’horizon, et qui par sa petitesse et son isolement immite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions.
Toutefois, ces pensées, qu’elles sortent de moi ou s’élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L’énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.
Et maintenant la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer, l’immuabilité du spectacle me révoltent… Ah ! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse, sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu.
Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris
LES FOULES
Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poëte actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.
Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux elles ne valent pas la peine d’être visitées.
Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l’égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe.
Il est bon d’apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu’il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs des colonies, les pasteurs des peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelques choses de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s’est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.
Charles Baudelaire, Le spleen de Paris
La journée a été merveilleuse.
Grand soleil, nuages blancs se dissolvant dans l’air.
Promenade avec Odette le matin jusqu’à la ferme dans les collines.
Après le déjeuner nous avons pu rester sur les terrasses jusque vers 15 heures. Papillons. Moucherons. Roses.
Un vent du sud, mais frais, s’est levé vers 16 heures. Violent, sifflant.
Je n’ai pas grand chose à dire. Rien à prouver. Je ne voudrais non plus rien expliquer. Mais décrire plutôt. Ramener au plus simple. Etaler. Simplifier.
J’aimerais persuader quelques-uns que rien n’est plus simple que ce que j’ai à dire. Que je ne me reproche qu’une chose, à savoir de ne l’avoir pas dit plus simplement encore.
C’est de plain-pied que je voudrais qu’on entre dans ce que j’écris. Qu’on s’y trouve à l’aise. Qu’on y trouve tout simple. Qu’on y circule aisément, comme dans une révélation, soit, mais aussi simple que l’habitude. Qu’on y bénéficie du climat de l’évidence : de sa lumière, température, de son harmonie.
… Et cependant que tout y soit neuf, inouï : uniment éclairé, un nouveau matin.
Beaucoup de paroles n’ont pas été dites encore.
Le plus simple n’a pas été dit.
Francis Ponge, « Méthodes », p56
Berges de la Loire
Que rien désormais ne me fasse revenir de ma détermination : ne sacrifier jamais l’objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale que j’aurai faite à son propos, ni à l’arrangement en poème de plusieurs de ces trouvailles.
En revenir toujours à l’objet lui-même, à ce qu’il a de brut, de différent : différent en particulier de ce que j’ai déjà (à ce moment) écrit de lui.
Que mon travail soit celui d’une rectification continuelle de mon expression (sans souci a priori de la forme de cette expression) en faveur de l’objet brut.
Ainsi, écrivant sur la Loire d’un endroit des berges de ce fleuve, devrais-je y replonger sans cesse mon regard, mon esprit. Chaque fois qu’il aura séché sur une expression, le replonger dans l’eau du fleuve.
Reconnaître le plus grand droit à l’objet, son droit imprescriptible, opposable à tout poème… Aucun poème n’étant jamais sans appel a minima de la part de l’objet du poème, ni sans plainte en contrefaçon.
L’objet est toujours plus important, plus intéressant, plus capable (pleins de droits) : il n’a aucun devoir vis-à-vis de moi, c’est moi qui ai tous les devoirs à son égard.
Ce que les lignes précédentes ne disent pas assez : en conséquence, ne jamais s’arrêter à la forme poétique – celle-ci devant pourtant être utilisée à un moment de mon étude parce qu’elle dispose un jeu de miroirs qui peut faire apparaître certains aspects demeurés obscurs de l’objet. L’entrechocs des mots, les analogies verbales sont un des moyens de scruter l’objet.
Ne jamais essayer d’arranger les choses. Les choses et les poèmes sont inconciliables.
Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose (dans l’espoir que l’esprit y gagne, fasse à son propos quelque chose de nouveau).
C’est le second terme de l’alternative que mon goût (un goût violent des choses, et des progrès de l’esprit) sans hésitation me fait choisir.
Ma détermination est donc prise…
Peu m’importe après cela que l’on veuille nommer poème ce qui va en résulter. Quant à moi, le moindre soupçon de ronron poétique m’avertit seulement que je rentre dans le manège, et provoque mon coup de reins pour en sortir.
La rage de l’expression, Francis Ponge
Et ne vous zist
Et ne vous zest
Et ne vous estimez pas tant
Vieille chanson
Ne sois pas, et tu pourras plus que tout ce qui est.
Fr. Juan de Los Angelès.
Dial., III, 8
« J’avais dîné chez un vieux camarade, au loin, dans un pays de cerf-volants et de trottoirs glissants comme des moraines. Et je m’en revenais, poussé par un petit jour à cornes qui semblait faire tourner la terre. Sous une mince feuille de nuit, la ville gisait comme aplatie, pareille à une décalcomanie qu’on s’apprête à révéler. J’allais en butinant de droite et de gauche, murmurant mes pas, tâtant les quartiers d’une main habituée à fouiller dans la poix. Parfois, je reconnaissais des coins. Je remplaçais mentalement une pièce contournée dans le puzzle. Des carrefours avec l’odeur de limaille et de sur des tramways et des bureaux de poste, le fleuve au cœur gros sous le pont, les agents, pareils à des fontaines pétrifiées, pareils à des quilles d’ébène sur les places vides… Je humais par grandes bouffées l’oiseau de paradis funèbre des locomotives à travers des grilles, et je songeais à ceux qui partent, qui attendent le coup de sifflet, l’heure, le premier coup de mollet de bielles, pour fuir ou pour se fuir. Mais fuir de Paris, quel courage. Fuir de cette ville, où tous les voyages ont l’air de partir des kiosques à journaux ou des édifices…
Une longue glissade de vent le long des dunes de l’atmosphère faisait frissonner tout un paquet de maisons avec les gens dedans. Des ombres basses s’entrechoquaient. Une fille sortait de l’encoignure, et filait vers une autre avec un crochet de chauve-souris. L’heure pesait, appuyait fort, comme pour faire rentrer sous terre des siècles de relief. Et je me remettais à marcher dans une odeur de rafle, si bien assortie aux rumeurs rousses et bleues du faubourg où festonnent les mains palmées des platanes. Quelqu’un m’appelait ? Qui ? Non ? Non ! Ce n’était que le choc des deux oreilles froides d’une fontaine Wallace qui lui retombaient sur les côtes. Une grande mijorée de fontaine Wallace qui se profilait contre le mur d’un hôpital sur lequel on lisait : Pour le dimanche, repas composé de : 1 boîte de sardines de Concarneau, 1 pâté campagne, 1 flan Cadoret… Et le petit jour mordait à belles dents sur ce festin vertical.
De toutes parts, les fenêtres me regardaient et se regardaient. Des régiments de rues passaient, guidés silencieusement par le doigt ganté de fer d’une tour ou d’une église. D’autres pas que les miens courent vers les logis, d’autres vies que la mienne ploient sous les tonnes du dégoût. Vers quel point m’élancer, pour laisser sur ce bout de trottoir, pantelante, noyée au milieu de mon ombre, l’angoisse ? Mais je ne sors pas de mon histoire, je ne sors pas de mon cas, de mon petit cas. Je vois et je revois sans en rassasier ma tristesse, des visages que j’aimais bien. Ils apparaissent à toutes les fenêtres, de jour et de nuit, dans chaque renfoncement de Paris. Ils s’accumulent chez le photographe, ils m’accueillent au cimetière. Ils viennent jusqu’ici, dans cet endroit où je suis moi-même perdu, du fond d’une rue, et ils se postent… Il y en a un là, tout pâle et tout près, tendu comme un mendiant avec une barbe douce dans la lune, appuyé contre un arbre. Qui est-il, et que me veut-il ? Je parle et j’écris pour tous ceux qui marchent comme moi, courbés dans leur vie. Ils s’arrêteront comme moi, ils se retourneront sur ces chemins, sur ces sentiments qui s’enrobent doucement dans la nuit. Ils songeront, ils tâcheront de comprendre et d’emboîter leur histoire dans l’immense jeu de patience mouvant de la vie terrestre. Et peut-être qu’un jour, peu à peu, quelqu’un, dans les siècles des siècles, arrivera à remonter patiemment, par petites secousses intérieures, par infiltrations, par viols feutrés, à pas de loup, comme un chasseur exercé qui s’approche sans faire même le bruit d’une respiration imperceptible, à remonter jusqu’au début de la rafale qui nous a jetés sur la terre, à toucher timidement, mais à toucher enfin l’écume de l’immense cataracte du départ…
Qu’il se presse pourtant, ce contre-homme, ce nouveau dieu, qui partira de l’abondance pour s’appauvrir petit à petit de science, d’alphabets, de chiffres, de sensations et de murmures. Qu’il se presse, si nous courons à grandes enjambées vers le néant. La planète rasée, ne resterait-il plus rien de ces coins de sentiment ? Ne peut-il rester que le vide ? Le vide. Cette tristesse mortelle, ce silence qui se renifle, l’orage emplissant le ciel, pompant sources et collines, horizons et labours. Le vide. Un rugissement de monstre châtré, ce tonnerre éternel, cette sorte de bête énorme, occupant toute la place convenable, se tournant et se retournant longuement dans son sommeil…
Alors, par-delà les mers, les mers, quel écho cherchera notre malheureux souvenir ? « Qui sculptera ma face à l’avant du navire ? » dit le poète. Car c’est toujours la même musique qui s’ouvre dans ma tête. Je la sens qui me prend derrière les oreilles, qui pousse derrière mes yeux, qui me pousse des larmes. Elle monte aussi de la gorge, de la poitrine, elle parcourt mon corps comme un venin brûlant. Elle me vêt de solitude. Elle m’égare. Je croyais chercher une porte, hésiter entre deux rues, marcher dans une direction préméditée d’un pas robuste et sûr. Je ne veux que sortir de ma solitude et mettre mes souvenirs devant moi.
Rien ne me fait congés des visages aimés. Ici ou là, je continuerai de vivre dans cette chambre, avec les galops d’un piano au balcon voisin ou dans tel quartier dans une averse d’insectes et de prospectus, ailleurs encore avec des éclairs distraits et des défilés de nuages, des dimanches clairs ou sourcilleux d’ennui, des clappements de fiacres, et tout leur almanach tendre…
Toute cette vie vécue, éparpillée, fondue, qui se retourne quand je me retourne, qui se baisse quand je me baisse, qui s’endort quand je m’endors, je la revois souvent, souvent, je la reçois comme un élancement, et j’y perds, comblé d’espérances instantanées qui m’assaillent et me quittent comme des vertiges. Je n’en finirai pas d’être stupéfait, ravi d’avoir vu d’un coup Dieu dans le monde, comme on s’aperçoit dans une glace à l’autre bout de la chambre… Et d’avoir vu, groupés autour de moi, cinq ou six ombres souriantes qui sont toujours celles des miens.
Et depuis cent ans, je suis à la recherche de ces ombres, depuis cent ans je parcours les impasses, je cogne aux portes, j’implore des lucarnes. Mais les couloirs me ramènent aux couloirs. J’attends mon tour de sortir. Qu’il fait noir, dans ce monde où l’on finit par se heurter à son propre corps, par s’apercevoir partout en caravanes ! Que faire pour éviter ces hordes de moi-même qui remontent les avenues, font la queue aux gares, occupent les tables des cafés ? Ah ! ces rues du crépuscule où, sur un ciel couleur de zinc, une lune ronde et pansée comme une tête de blessé a l’air de voguer, ces rues pleines de sosies qui longent les murs, silhouettes lancinantes, démarches tordues, figures échevelées qui sortent en coup de vent sous un coup de lumière moqueuse…
Le ciel nous attend à toutes les portes, au vantail de toutes les rues. A chaque tournant, il nous dépiste, étalant devant nous de grandes étendues de désespoir, tandis que nous piétinons cette terre pareille à une pomme de terre qui aurait fermenté un jour, à l’époque quaternaire, cette terre bondée comme un pain au raisin, cette terre pleine de morts qui ont glissé en bas, invisibles, par une trappe. Nos ossements, prolongement des squelettes de nos grands-pères… Le monde… Immense chaîne de squelettes qui se tiennent par les mains, par les pieds, comme une troupe d’acrobates, qui se sont faits les uns les autres, les uns aux autres, qui se sont déduits l’un de l’autre, qui tressent un hamac innommable qu’on ne voit pas qui se balance au-dessus de l’abîme, et dont chacun se décroche du précédent, retombe sur ses pieds, se reçoit seul, devient cette espèce de chaise à bascule, de chevalet d’Homme…
Maintenant, dans ces semailles de la ville, dans ce gâteau de miel où les maisons rentrent leur ventre, ces maisons qui louchent par leurs yeux d’hommes, maintenant, je ploie à droite, à gauche. J’ai commencé jeune cette vie de pierre foulée, cet interminable monologue le long des chemins de halage. J’ai enfilé ces boulevards, j’ai frôlé en série ces portes ouvertes. Souvent, des filles glacées, aux bouches béates comme des fruits, apparaissaient sur les seuils en sautillant, pareilles aux coucous des pendules. Filles blêmes et roses comme les dragées de plâtre des baptêmes de pauvres. Elles avaient l’air crachées par la cave et déposées là, comme des chrysalides chlorotiques, inventées pour remuer jusqu’à l’épais l’âme des passants, des solitaires et des ivrognes. Alors, déjà, je cherchais ce que je n’ai pas trouvé. Cette découverte doit-elle se faire dans l’espace, ou dans le temps ? Quand tombera de l’Inconnu l’avertissement ? Quelle porte s’ouvrira dans le flanc d’une mêlée de maisons ? Quelle voix appellera soudain ? Oui, quelle voix, pour que je me retourne…
En attendant, il faut recommencer à chercher l’issue, la sortie, il faut râper les maisons encore, traverser des rues grasses comme des poêles, voir les tramways s’étendre sur les pavés et mourir, pareils à de longs spectres perforés. Il faut s’apercevoir là-bas, massif, sans bras, un pied en moins, porteur de trois têtes, ainsi que dans les miroirs déformants de Luna Park. Tous ces monstres, ce sont des fantômes que j’ai laissés partir, des aveux que j’ai faits, ce sont des gages que j’ai donnés, pour ne pas mourir seul, ou trop tôt. En attendant, il faut marcher, marcher toujours, dans cette ville peuplée de soi-même. Là-haut, le ciel gris, pensif, inspirateur. Plus loin, des musiques exilées de chevaux de bois, des fressures de fêtes foraines, des battements de tambours assourdis, des odeurs d’apéritifs, et ces lointains qui nous attirent de plus en plus loin… Des airs traînent sur l’horizon d’orage, de vieux airs de matelots. Et l’on devine, aux abords de la ville, le piétinement d’un train, le mécontentement d’un train dont on ne veut plus… Car la ville est pleine, bourrée, de haut en bas. La ville ne veut plus ni trains, ni hommes…
Le petit jour se déchire dans un bruit de draps. Une nouvelle journée se faufile, qui répond au signalement de la journée prescrite. Il semble que quelqu’un ait crié : « La personne suivante ! » C’est une journée comme une autre, qui coule avec un bruit d’écluse, un tamis lent. Je me grise à l’écouter commencer sous un auvent, tandis que les hommes répondent à cette renaissance par leurs rites habituels. Boulangers, facteurs, crémières, marchands de salades sortent de leurs taupinières. Un café ferme. Un autre, juste à côté, ouvre dans la même minute, et les patrons se regardent. Ils n’iront jamais de pair. Moi, j’écoute cette journée naître, ajouter un mystère de plus à ceux que nous devons débrouiller, compliquer le labyrinthe où je me tiens aux aguets.
C’est d’abord un filtrage, un peu pressé de temps en temps, fraîchi comme le bruit d’un barrage, froissé comme un défilé d’insectes sous les feuilles sèches. Et c’est aussi le bruit d’un tissage, un départ de navette, quelque chose comme une pluie d’hommes qui redoublerait, une pluie qui défile, une pluie muqueuse, une pluie lourde de plantes montées en graine, de longues tiges qui auraient un cerveau, tête de pavot sournoisement meublée, et qui sauteraient à cloche-pied. Tout à coup, c’est un bruit d’usine, un bruit de manufacture lointaine, de moteur syncopé que coupent les gifles des courroies de transmission.
Est-ce donc cela, la matière du temps ? Le bruit même de la machine ronde, encerclé de ciel gris ? Mécanique immense, qui découpe le métrage d’étain, la pâte d’ardoise, la douleur d’une journée, de toutes ces journées de la vie, alignées comme les fientes d’une palette : poule d’eau, ventre de fauvette, chéneau, par instants ponctuées de la girofle d’un bruit plus aigu, piquées d’un ton plus perçant. Journées sanglantes, journées mortes, étendues, trouées de balles, et qui saignent des nuits longues et noires par leurs yeux. Journées assassinées, mortes-eaux charriant les souvenirs, encore eux, eux toujours, accompagnés parfois de voix enfermées, de voix qui surnagent. Je lève la tête : qu’il y a loin des bruits à ciel ouvert de la campagne et de ses odeurs d’étable, de silex et de miel, aux bruits de la ville, à ces pas gymnastiques autour des coffres de pierre où les cœurs ne brûlent jamais près de la terre, mais à mi-chemin de la matière et du néant, exhaussés, cachés par les escaliers.
Moi, je me tiens au ras de la détresse. J’ai été poussé doucement, puis jeté dehors de moins en moins doucement, comme une épave, du doré vers le gris calme, du gris calme vers le menaçant. Aujourd’hui, me voici debout pourtant, de plus en plus solide sur mes jambes, multipliant le monde et multiplié par lui. C’est l’heure de faire un pas encore, de bouger, de porter en avant ce corps déjà condamné à l’immobilité et qui ne trouvera jamais la porte radieuse. Depuis combien de jours, depuis combien d’années suis-je appuyé contre ce mur ? Le défilé n’a pas cessé : les rues, les rues, toujours les rues, d’ici et d’ailleurs. Squelettes dans leurs gaines de chair, de tissu, de cuir, qui passent et repassent au pas de parade. A les voir patauger dans la boue des villes, j’ai le corps qui devient raide comme une statue qui va s’abîmer. Tous les hommes du Monde sont des badauds, qui regardent passer sous leurs fenêtres des corps d’armée de rues, des prisons mouvantes de boulevards et des squares. Et ils ne voient pas qu’ils s’enferment, ils ne voient pas qu’ils ne trouveront jamais le chemin du retour…
- Il est l’heure, dit le fantôme
- L’heure ?
- Oui
J’enjambai la margelle du labyrinthe. Il était l’heure d’ouvrir les yeux, d’y voir un peu plus clair. L’heure aussi d’entrer dans un autre labyrinthe : le vif. Je cherche à la hâte mes vêtements jetés pêle-mêle, je les piétine, je suis impatient de plonger dans une autre journée, de repartir à la recherche… Je suis impatient de fuir ce réveil noir, d’où je ne tirerai rien de clair, rien de bienfaisant. Il faut déserter au galop.
Je commence par me tromper de porte : j’entre dans le placard au lieu de m’élancer sur la vraie porte des amis et des huissiers. Mon placard est bondé comme chez Barbe-Bleue. Il n’y a donc rien, rien, rien qui sourie à celui qui sait parfaitement où il se trouve, qui a bien compris le jeu, qui reconnaît Dieu sous tous ses déguisements ? Je descends à la rencontre du jour. Et déjà, je sais, je sais que je remonterai tout à l’heure, pour fermer un tiroir que je sais fermé, que je ferme déjà… »
Léon-Paul Fargue, Haute solitude, Marcher, p 51-61