un endroit
où tout est possible
le vois-tu
le sens-tu
juste là
je peux presque le toucher
il est là
ne l’oublie pas

 

 

 

 

Ce jour-là, il rentrait chez lui comme tous les autres jours. A la hauteur du pont, lorsqu’il tourna la tête, de l’autre côté, au-dessus de cette rue familière, cette lumière, ce déchirement du ciel… Il ressentit une immense joie, un amour infini pour cet instant, il était tellement parfait, tellement… d’une beauté… et il se trouvait tout simplement à cet endroit. Il ne su bientôt plus que faire de tout cet amour, il sentait qu’il suffocait, il aurait voulu le faire sortir de lui, le donner à quelqu’un, dire toute cette beauté, dire que là se trouvait quelque chose de merveilleux, quelque chose qu’il ne fallait pas oublier, quelque chose qui le faisait vivre. Mais pourquoi fallait-il qu’il soit seul ? toujours seul, pourquoi n’était-elle pas là ? pourquoi n’était-elle pas là pour comprendre ce qui se passait à ce moment précis ? pour comprendre ce qu’il cherchait. A quoi servait cet instant s’il devait le garder pour lui seul ? Pourquoi ne pas arriver à le garder pour lui seul ?

 

 

 

 

Il est là, sur cette chaise, ils se sont levés. Que s’est-il passé ? La simplicité… la simplicité… Le texte, oui ce texte qu’il vient d’entendre, une réponse, un acquiesement, une promesse. Là, quelque part, la simplicité.

 

 

 

Ils sont là. Il a l’impression qu’il lui manque quelque chose, qu’il a oublié de dire quelque chose. Il ne peut plus penser à rien d’autre. Il ne ressent plus que ce manque. Il n’arrive plus à être là, juste là. Il voudrait lui dire tellement de choses. Et il voudrait tellement arriver à être juste là. Il doit faire quelque chose. Il doit faire quelque chose. Il écrira. Il a trouvé. Il peut vivre l’instant présent. Il a rangé, mis de côté, le manque.

 

 

 

Il arrive sur la place. Le soleil, au-dessus, écrase tout d’une blancheur éblouissante. Il semble si haut, si lointain, la place si petite, si lointaine, pourtant il est là. Il la traverse et cette impression le suit. Là-bas, de l’autre côté du pont, les maisons sont si petites, comme autant de petites boites posées sur une immense maquette. Il pourrait lever le bras et toucher du doigt ce balcon au troisième étage. Tout semble si précis, aussi bien juste là, cette rembarde du pont, que là-bas, cette tour dans cette rue qui monte. L’espace autour de lui se détache clairement, le proche et le lointain, le vu et le connu se confondant.

 

 

 

tu étais si douce
tu étais si loin
je n’ai pas pu
je n’ai pas réussi
j’ai trop voulu me rapprocher
te toucher
alors que tout était là
que tu étais là
juste là
si douce

 

 

 

entre ces deux points
il s’étire
s’étire
les deux points s’éloignent
n’ont jamais été si proches
et toi que fais-tu ?
entre ces deux points

 

 

 

je me suis vue morte
je me vois morte là-bas
comment ai-je pu ?
comment ai-je pu ?
n’était-ce pas mieux pourtant ?
n’est-ce pas pire maintenant
que je n’ai plus le droit
de mourir

 

 

 

inconsciente
tu l’as laissé
et maintenant
tu portes sa marque
qui disparaîtra
disparaîtra
jusqu’à ce que…

 

 

 

Que fait cet homme, là, debout, avec tous ces morceaux de tissus ? Il les ouvre, les tourne, les retourne, les met les uns dans les autres, les retourne, en déplie un, soulève son pull et les mets dans une poche. Il lève les yeux, elle détourne le regard. Il a de nouveau les morceaux de tissus à la main, ou du moins un. Elle regarde ailleurs. Il ne les a plus. Il se frotte les mains d’une manière étrange, ressort les morceaux de tissus de sa poche de pantalon, les y remet en boule, se dirige vers les escaliers et descend.

 

 

 

je l’ai vu
et je l’ai mélangée
elle était elle
elle aurait pu être lui
était-ce moi ?
était-ce elle ?

 

 

 

Elle voudrait tant le lui donner. Et s’il n’en voulait pas ? Pourquoi ne le lui prend-il pas ? Pourquoi ne lui demande-t-il pas pourquoi ? Comment le lui donner sans le lui donner ? sans le toucher ? qu’il ne soit plus là, au milieu, comme une gêne, comme quelque chose qu’il n’aurait pas fallu évoquer. L’a-t-il vu là, au milieu ? est-ce pour cela ? elle voudrait croire que c’est pour cela, elle sait que c’est pour cela. Elle voudrait savoir s’il est toujours là, de l’autre côté ou si elle est là, seule, face au vide, sans le savoir et que tout cela ne sert à rien, strictement à rien sinon à rester là, seule, face au vide.

 

 

 

Il est assis là. Il regarde défiler le paysage et ils reviennent, un à un, ils reviennent. Depuis quand ? oui depuis quand le font-ils ? a-t-il laissé quelque porte ouverte ? les a-t-il appelés ? Un à un, ils reviennent, s’appelant les uns les autres, chacun pourtant toujours aussi distinct, aussi précis, chacun bien à sa place. Il est heureux de les voir là, soulagé de ne pas les avoir oubliés, surpris d’avoir pensé qu’il eut pu les oublier. Un à un, ils reviennent.

 

 

 

cette bosse dans l’herbe là-bas
l’Angleterre
ce drôle de goût dans la bouche

 

 

 

Il pleut dehors et je pense à toi. Tu n’es plus là, juste cette présence diffuse, cette absence. T’aurais-je plus aimé loin de moi ? T’aurais-je plus aimé n’étant pas là ? Quel était cet amour ? Etait-ce toi ? Etait-ce moi ? Est-il toujours là ? Où n’est-ce que son absence que je sens ? le vide qu’il a laissé ? Ce vide que je voudrais remplir, en pensant à toi.

 

 

 

Comment décrire ce pont, cette lumière, l’eau verte, ce scintillement sur le rebord en pierre, cet escalier qui descend, les arbres verts, tout ce vert… les quelques plantes qui poussent sur la pile du pont, l’usure, l’écoulement ; l’eau opaque à certains endroits, épaisse, sombre, poisseuse, collante, alors qu’ailleurs elle semble si légère, paisible, riant presque d’être illuminée, d’être là sous ce pont, elle danse, s’amuse contre le rebord, monte, descend comme si un enfant la poussait, lui faisait rebrousser chemin pour la voir monter, descendre, tourbillonner pour repartir dans un sens puis dans l’autre.

 

 

 

Est-ce la lumière ? Suis-je dans un état particulier ce soir ? Tout semble différent. Ce chemin le long de l’eau où il ne se trouve personne, ce dallage, ce petit rebord pavé le long de cette ligne d’arbres, comme un trouble, je me sens bien, même ce qui m’énervait ne m’énerve plus, ne reste que ce pont, cette lumière, ce dallage, ce petit rebord pavé, cette ligne d’arbres et moi, sur ce banc.

 

 

 

j’ai senti la mer à Paris
le long de ces voies
au loin ce pont sur le vide
et derrière la mer
elle m’attend
elles m’y mènent

 

 

 

juste un morceau

coupé du reste
puis ce bruit
il n’est plus seul

il passe

 

 

 

je sens la houle
la terre tangue sous mes pieds
je ne marche pas droit

 

 

 

Ce mur. Il l’a déjà longé à un autre endroit, en un autre temps. Cet apaisement, ce bien-être, ce mur.

 

 

 

il est mort
elle l’aimait
elle l’aimait tellement
qu’il est toujours là
toute cette joie
toujours là

 

 

 

ne pas tout dire
ne pas tout dire
tu le tueras

 

 

 

A ce moment-là dans le métro. Comme si tout bruit de fond s’était arrêté. Le calme. Et la joie. Je suis libre. C’est possible. Ce calme. Elle n’est plus là et je suis là, toujours là et je marche. Tout est pareil, elle n’est plus là, je ne l’entends plus. J’ai réussi.

 

 

 

cette voiture
blanche
ce matin-là
ce froid
un nuage léger
nous partions
nous partions..
cette voiture
blanche

 

 

 

elle nous servait
des tartines
tout semblait si sombre
et plus loin
plus loin nous nous enfoncions
pour manger
des tartines

 

 

 

il est là
juste là
pourquoi le perdre
encore et encore
regarde
il est là
juste là

 

 

 

 

 

 

A :
que se passe-t-il ?

B :
je le sens qui pousse

A :
qui pousse ?

B :
mon corps ne suffit pas
je voudrais en sortir
en sortir
ça ne va pas
libère moi
libère moi
je veux le ressentir
je veux le ressentir maintenant

A :
que veux-tu ressentir ?

B :
cette chose
je veux que ça vibre
je veux vibrer
je veux être troublée
je veux être avec quelqu’un
je veux éprouver ce mélange de joie, de tristesse

A :
ne l’éprouves-tu pas ?

B :
si mais il est sans objet
sans objet
ça ne sert à rien
à rien

A :
et si tu attendais de trouver l’objet ?

B :
je ne veux plus attendre !
je ne veux plus attendre !
combien de fois ai-je dit cela ?
depuis quand ?

A :
on ne change pas si facilement

B :
on devrait pourtant
et si je me laissais tomber ?

A :
te laisser tomber ?

B :
oui et si je m’oubliais ?

A :

B :

A :
où étais-tu ?

B :
là-bas
de nouveau là-bas
oui je suis toujours là-bas
l’absolu
cet amour
je n’arrive plus à l’oublier
je n’arrive plus à le laisser partir
j’attends qu’il me quitte
qu’il me revienne
je ne veux pas qu’il revienne !
je voudrais qu’il reste là-bas
dans l’absolu
que je reste dans l’absolu
fixée là

A :
ce n’est pas vivre

B :
pourtant c’est tout ce que je veux
je vois que c’est tout ce que je cherche
c’est peut-être pour ça…

A :
pour ça que quoi ?

B :
pour ça que je suis dans cet état
il a tout dit
il a énoncé ce que je cherche
je le vois
et ce n’est pas possible
c’est une quête vaine
oui si je veux vivre
il faut la lâcher
mais pour vivre j’ai besoin d’elle
sinon comment avancer ?
oui comment avancer ?

A :
tes désirs

B :
mes désirs…

 

 

 

mathilde delcambre – septembre 2006

 

 

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